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Guerre en Ukraine : l’avenir suspendu des étudiants africains qui ont fui en France

Par: Narcis'KOUASSI
Publié le : 9 juin 2022

TÉMOIGNAGES. De plus en plus d'étudiants étrangers non ukrainiens sont sommés de quitter le territoire français. Ils dénoncent un système d'accueil à deux vitesses.

Comme nombre d'Ukrainiens, ils ont fui la guerre et trouvé refuge en France. Mais trois mois après l'exode, les premières décisions d'expulsion tombent pour les ressortissants non ukrainiens, sommés de rentrer chez eux. Un « gâchis humain » et une « fabrique à clandestins  », s'inquiètent les ONG. Inza Touré, 27 ans, incarne à lui seul ces craintes. Cet Ivoirien a quitté Dnipro (centre de l'Ukraine), où il étudiait depuis trois ans les relations internationales, dès le déclenchement du conflit pour arriver à Chambéry, le 3 mars.

Kafkaïen

Il obtient d'abord une autorisation provisoire de séjour d'un mois mais, dès le 23 mai, le préfet de Savoie ? département où il est hébergé ? lui délivre une obligation de quitter le territoire français (OQTF) sous trente jours. Depuis, Inza Touré est tombé dans l'irrégularité. « Le préfet dit que je n'ai pas fait d'efforts pour démontrer que je veux étudier », raconte-t-il à l'AFP. Pourtant, le jeune homme a entre-temps été admis dans un programme de Sciences Po Grenoble, où il peut reprendre ses études dès la rentrée. « Je suis déçu. Historiquement, mon pays a des liens avec la France, je parle français. Donc je me disais que ça allait être plus facile. Mais pas du tout », confie-t-il.

Dans son arrêté, consulté par l'AFP, le préfet souligne que « l'intéressé ne justifie ni d'une vie privée et familiale ancrée dans la durée en France, ni d'une insertion quelconque dans la société française ».

Alors que plus de 85 000 déplacés ukrainiens ont été accueillis en France de manière légale, les ressortissants étrangers qui vivaient en Ukraine avant le déclenchement du conflit le 24 février ne bénéficient pas des mêmes perspectives. Le texte d'application français de la « protection temporaire » offerte par l'Europe stipule que seuls ceux qui ne peuvent rentrer dans leur pays « dans des conditions sûres et durables » peuvent être pris en charge.

« Le traitement différencié dont font l'objet ces personnes, qui vivent les mêmes traumatismes de l'exil, de la séparation et de l'incertitude de l'avenir que celles qui ont la nationalité ukrainienne, est inacceptable », ont déploré mardi 7 juin dans un communiqué dix-sept associations et ONG, dont Amnesty International ou La Cimade. « Ces personnes commencent à recevoir des OQTF [?]. C'est un gâchis humain mais aussi un non-sens politique puisque leurs compétences universitaires et professionnelles ont toute leur place en France », ont poursuivi ces organisations, réclamant une « application non discriminatoire de la protection temporaire ». « C'est une décision kafkaïenne et une fabrique à clandestins », abonde Pierre Henry, président de France Fraternités, association qui a ouvert une permanence juridique à destination des étudiants étrangers ayant fui l'Ukraine. « Il s'agit de moins de 1 000 personnes ! Il faut examiner leurs dossiers avec bienveillance », demande-t-il.

Interrogés sur cette situation, ni le ministère de l'Intérieur ni la cellule interministérielle de crise sur l'Ukraine n'ont donné suite.

Des pays plus souple en Europe ?

Les cas, eux, se multiplient et se ressemblent : après un premier document d'un mois, la demande de renouvellement bute sur un refus préfectoral. Pour Ange Zroho, lui aussi Ivoirien, « ce sera fini le 10 juin », quand son titre actuel va expirer. « J'ai peur, je suis perdu. J'ai l'impression que le compte à rebours est enclenché », raconte l'ancien étudiant en Staps (sport) à Kropyvnytskyi.

L'angoisse et le vertige de la clandestinité, après des années de vie « impeccable » en Ukraine, donnent même des idées de trajet retour à Yassine M., 25 ans dont six sur les bancs de l'Institut de médecine de Dnipro. Les ambitions de ce Marocain ont été coupées net « à quelques mois » de devenir médecin. Il voudrait désormais « terminer (ses) études » en France, quitte à « reprendre en troisième année ». Mais faute de papiers, le chemin s'obscurcit.

Rentrer au Maroc, comme le suggèrent les autorités françaises ? Impossible, balaye-t-il. Mais « retourner en Ukraine, j'y pense ». « D'autres sont déjà rentrés et me disent que la vie là-bas est normale », se persuade-t-il, faisant référence à l'Ouest ukrainien. En attendant un rendez-vous de la dernière chance en préfecture, il a déjà trouvé une « porte de sortie » : le 25 mai, il a obtenu du Portugal la protection temporaire que la France lui refuse. « Ça a été très facile », sourit-il enfin. « Quelques clics et en trois jours, on le reçoit par e-mail. » (Le Point)

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