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Les vrais-faux adieux à l'Afrique de Bolloré

Par: Narcis'KOUASSI
Publié le : 14 février 2022
Bolloré devrait céder une partie de ses activités à MSC pour 5,7 milliards d'euros. Mais, via Vivendi, son groupe continue de miser sur le continent.

Un tournant majeur pour la présence économique de la France en Afrique. En dévoilant, le 20 décembre dernier, être entré en négociation exclusive avec le groupe italo-suisse Mediterranean Shipping Company (MSC) pour la vente de ses actifs maritimes et ferroviaires africains, Vincent Bolloré a confirmé sa volonté de renoncer à un empire méticuleusement bâti depuis plus de vingt ans. Sur ce continent, le groupe dispose du premier réseau intégré en matière de logistique et de transport maritime. Présent dans 47 pays où sont implantées 250 filiales et 74 agences maritimes, il est le concessionnaire de 25 terminaux dont 16 à conteneurs. Il exploite également trois lignes de chemin de fer dont celle, emblématique, reliant Abidjan à Ouagadougou opérée par la filiale Sitarail. Unique au monde, ce maillage a permis de dégager un chiffre d'affaires de 2,1 milliards euros en 2020.

Pour Bolloré, l'Afrique est une machine à cash et le fret maritime un jackpot ayant longtemps permis de financer ses autres investissements. Pourquoi se séparer aujourd'hui de cette poule aux œufs d'or? La réponse se trouve dans la génération suivante. Les fils Cyrille (Bolloré) et Yannick (Vivendi) sont peu en prise avec le continent africain qu'ils connaissent peu et dont ils ne maîtrisent pas les codes. Ces héritiers entendent apporter une nouvelle modernité au groupe bicentenaire. Or l'Afrique traîne irrémédiablement une image négative. Les coups d'Etat qui se sont succédé ces dernières semaines au Mali, en Guinée et au Burkina Faso ne sont pas pour inverser la perception. L'acquisition de Vivendi a préparé le virage. "Leur père veut laisser un groupe plus investi dans les médias, les chaînes à péage, la presse ou la communication", juge Dominique Lafont, ex-lieutenant de Vincent Bolloré à la tête de la puissante filiale Africa Bolloré Logistics et actuel patron de Lafont Africa Corporation.

Projet ferroviaire mort-né

Ce repli intervient également après plusieurs années de déboires et de projets avortés. C'est le cas de la boucle ferroviaire qui devait relier la Côte d'Ivoire au Togo via le Burkina Faso, le Niger et le Bénin, afin de capter une partie du fret minier des pays traversés. Titanesque, ce chantier de 3 milliards d'euros a buté dès son lancement en 2015 sur de nombreux obstacles, dont une série d'actions en justice. Revendiquant la paternité du projet, la société d'ingénierie française Africarail et la béninoise Petrolin ont enclenché des procédures. De nouveaux chefs d'Etat, tel Patrice Talon arrivé au pouvoir au Bénin en 2016, ont refusé d'adhérer aux visées bolloréennes. De fait, le projet est mort-né. "En Afrique, l'approche de Vincent Bolloré est souvent plus tactique que stratégique. Ce fut le cas avec ce projet de chemin de fer dont je ne parvenais pas à saisir le sens, le ferroviaire n'étant pas stratégique pour le groupe. Il pouvait même être dangereux comme le démontrera le déraillement d'un train de la Camrail quelques années plus tard", poursuit Dominique Lafont.

L'instabilité politique en Afrique de l'Ouest, avec l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération, et le chèque de 5,7 milliards d'euros proposé par MSC ont fini par convaincre le patron breton de lâcher prise. La montée d'un sentiment anti-français ne facilitait pas non plus le développement du business. Vincent Bolloré porte une partie de la responsabilité de ce ressentiment. Malgré près de 25.000 emplois créés sur le continent, il a fini par provoquer l'agacement des milieux d'affaires et associatifs locaux. A force de traiter directement avec les chefs d'Etat sans passer par des appels d'offres, d'influer sur les ministres, d'orienter les procédures, d'interférer auprès des juges ou de mettre les médias au pas par une frénésie de plaintes en diffamation, il est devenu un symbole honni de la "Françafrique". Comme pour tourner la page, Vincent Bolloré a validé sa propre réputation, en février 2021, en plaidant coupable à l'audience du tribunal de Paris initiée après sa mise en examen pour "corruption active" et "abus de confiance" dans l'attribution de ports en Guinée et au Togo. Aveux qui ne devraient pas l'empêcher d'être jugé (lire ci-dessous).

Nombreux sont ses contempteurs africains à saluer son retrait. "C'est un homme dénué de tout scrupule. Les manières devaient changer. Les hommes aussi", estime ainsi l'ex-ministre ivoirien des Transport Abdel Aziz Thiam, qui a travaillé jadis pour Bolloré à la tête de Sitarail, avant de conseiller Richard Talbot, président du groupe maritime français NCT Necotrans. Pour l'homme d'affaires burkinabé Mahamadou Bonkoungou, patron du groupe Ebomaf et principal opérateur privé de ce pays, la vente à MSC "change considérablement la donne du secteur logistique africain. Elle devrait dynamiser la concurrence".

Marché émergent

L'aventure africaine n'est pourtant pas finie. A travers Vivendi, Bolloré entend ainsi miser sur des activités jugées moins risquées, à commencer par celles tournées vers la jeunesse. Avec 2 milliards d'habitants en 2050 dont plus de la moitié à moins de 25 ans, l'Afrique représente un formidable marché émergent pour les secteurs médiatiques, culturels et de la communication. Le groupe séduit déjà cette tranche d'âge en créant les salles de cinéma, de spectacles et de sport Canal Olympia. Celles-ci sont présentes dans dix pays (Sénégal, Côte d'Ivoire, Togo…). Un rayonnement renforcé par Canal+ Afrique, chaîne à péage et à bouquets historiquement présente et plébiscitée. C'est bien sur les écrans de Bolloré que des millions d'Africains ont suivi du 9 janvier au 6 février la 33e Coupe d'Afrique des nations de football organisée au Cameroun. (Challenges)

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